

Journée d’études organisée par le Centre de recherche du château de Versailles et l’université de Stuttgart, soutenue financièrement par le Centre de recherche interdisciplinaire SRF Re/producing Realities.
Les jardins de Versailles conçus sous la direction d’André Le Nôtre dans les années 1660 et au début des années 1670 ne sont pas seulement des chefs-d’œuvre de l’art paysager : ce sont des espaces esthétiques, sociaux et épistémiques complexes. Lieux de promenade, d’émerveillement, de représentation, d’observation scientifique et de divertissement courtois, ils constituent une scène privilégiée pour l’interaction entre architecture, nature, art et littérature. Leur finalité – selon la logique de l’époque – était de plaire, instruire et émouvoir.
Cette fonction plurielle ne s’exprime pas seulement dans l’espace physique, elle se reflète aussi dans la littérature et l’art du temps. Des œuvres de La Fontaine, Scudéry, Benserade ou Félibien, mais aussi des textes de Louis XIV lui-même, élaborent une poétique de la description des jardins et contribuent à la codification littéraire de Versailles. Ces textes décrivent, fictionnalisent et investissent les lieux de significations symboliques, jouant un rôle ekphrastique qui transmet perceptions, affects et schémas d’interprétation. Aujourd’hui, ils forment un ensemble de sources précieuses pour restituer l’univers d’expériences multisensorielles que les jardins matérialisaient à l’époque. Dans cette perspective, la reconstitution virtuelle peut devenir une interface entre mise en scène matérielle et imagination littéraire, en rendant visibles les effets spatiaux, la perception esthétique et la réponse émotionnelle auxquels les textes font écho.
Dans cet esprit, la journée se veut résolument interdisciplinaire, croisant perspectives informatiques, littéraires et culturelles pour interroger à la fois les potentiels et les défis d’une reconstitution des jardins de Versailles. Une attention particulière sera portée à la question de savoir dans quelle mesure les méthodes de visualisation ne servent pas seulement à illustrer, mais deviennent elles-mêmes des instruments heuristiques pour la recherche en sciences humaines : comment notre compréhension des textes historiques évolue-t-elle lorsque leur contexte perdu est restitué visuellement ? Quelles en sont les conséquences épistémiques, esthétiques et éthiques dès lors que l’on rematérialise numériquement un espace jadis réel, aujourd’hui largement fictionnalisé ?
Afin d’ancrer l’analyse dans les pratiques et le mouvement, nous proposons un déplacement inspiré de Michel de Certeau : passer d’une vision statique de l’architecture des jardins à une perspective praxéologique sur les arts de faire. Il s’agit de se demander comment ces espaces ont été utilisés, traversés et interprétés ; quelles formes de jeu, de cérémonie, de contemplation – et, à Versailles, de fêtes – ils invitaient ou limitaient ; comment, tout simplement, on y « faisait » le jardin (marcher, voir, écouter, attendre, se rassembler).
Un focus particulier sera porté au Petit Parc, dont la densité d’espaces – labyrinthe, bosquets, Grotte de Téthys, Orangerie – invitait à l’admiration, à la surprise et à l’expérimentation scénique, en contraste avec le Grand Parc. Ce choix permettra d’articuler plus finement les liens entre dessin, circulation, orientation et sociabilités, et d’aborder des moments spécifiques des fêtes (processions, collations, feux et jeux d’eaux, scénographies éphémères) tels qu’ils sont décrits par les textes et les images.
Les outils de visualisation numérique – reconstitution 3D, environnements immersifs, simulations de parcours et de foules, reconstructions photoréalistes et analytiques – ne serviront pas seulement à illustrer : ils deviendront des instruments heuristiques pour tester des hypothèses (effets de seuil, de cadre et de perspective, accessibilité des points de vue, séquences de surprises, temporalités festives), confronter les sources (textes, plans, vues, comptes rendus) et réinscrire l’expérience sensible au cœur de l’enquête. On pourra, par exemple, modéliser des cheminements décrits par les guides et récits, évaluer l’orientation induite par les bosquets, ou encore rejouer la dramaturgie d’une soirée de fête à l’échelle du Petit Parc.
Cette démarche appelle enfin une réflexion sur les implications épistémologiques, esthétiques et politiques d’une re-matérialisation numérique : quel « régime de vérité » attribuer à des modèles inévitablement interprétatifs ? Comment éviter l’illusion d’exhaustivité et rendre lisible la part de conjecture ? Que nous apprend la confrontation entre narration littéraire et simulation spatiale sur la fabrique des récits baroques de la nature et du pouvoir ?


La journée d’études se tiendra le mardi 22 septembre 2026 à l’auditorium du château de Versailles (pavillon A, entrée latérale, 2e étage).