Colloque international organisé et soutenu par le Centre de recherche du château de Versailles sur un projet de Grégoire Binois, Louise Couëffé et Jean-Baptiste Ortlieb retenu dans le cadre de l’appel à candidature 2025 pour le financement d’une journée d’études ou d’un colloque « jeune chercheur » du Centre de recherche.
Qu’il s’agisse de saisir ou de décrire le territoire, de l’aménager, de l’exploiter ou de le promouvoir, la carte s’impose progressivement comme un des instruments privilégiés de l’appropriation des espaces aristocratiques dans l’Europe moderne. Cette cartographie, abondamment mobilisée par les historiens des parcs et jardins, des forêts et des domaines, n’a cependant que rarement été étudiée pour elle-même [BOUDON, 1977, BOUDON 1991, ROSTAING, 2005 ; FRICHEAU, 2010]. Ce colloque propose dès lors d’en questionner les modalités de production, de mobilisation et de diffusion, tout en s’interrogeant sur son rôle dans la transformation de l’environnement et dans la recomposition d’une aristocratie plaçant la propriété foncière au fondement de son identité sociale. Qu’il s’agisse des parcs, des jardins, des potagers, des forêts ou plus largement des domaines, la production de cartes revêt en effet une fonction autant pratique qu’identitaire. S’inspirant des travaux de sociologie de l’espace [LÖW, 2015] et faisant siennes les pistes développées par le « tournant spatial » en histoire [TORRE, 2008], notre posture de recherche considère l’espace aristocratique comme une construction sociale et non comme une donnée objective. Étant conçu comme un fait de pensée plus qu’un fait de nature, le recours de plus en plus massif à la carte à partir du XVIe siècle ne peut dès lors que le transformer [VERDIER, 2015]. Penser d’un même mouvement l’histoire de la cartographie, la construction de l’espace, celle de l’aristocratie et celle de son environnement constitue bien l’ambition principale de ce colloque, qui propose de décloisonner les études traditionnellement menées sur les parcs et jardins [FRESSOZ, 2025 ; QUELLIER, 2012 ; SYNOWIECKI, 2021 ; DEVRED, 2022], les forêts et la chasse [CORVOL, 2005 ; PINOTEAU, 2020], ou encore sur la gestion domaniale [VIVIER, 2009 ; LABOURDETTE, 2021] en les abordant sous l’angle cartographique.
Le corpus documentaire se veut volontairement large afin de ne pas restreindre l’étude à ce qui constitue, aujourd’hui, une carte (représentation d’une portion de terrain en projection verticale). En effet, du XVIe au XIXe siècle, « ce qui fait carte » a pu prendre des formes variées (cartes, plans, coupes, vues, plans-reliefs…) et l’étude du choix de l’un ou l’autre de ces supports, de leurs échelles ainsi que de leurs évolutions, participe aux questionnements que nous souhaitons déployer. En optant pour cette approche large du corpus - allant du brouillon aux versions imprimées en passant par les cartes « mises au net », exposées aux murs ou reproduites en marqueterie sur des supports variés - le colloque vise précisément à étudier les modalités de diffusion, d’appropriation et de mobilisation de l’objet carte par une grande diversité d’acteurs (topographes, jardiniers, gestionnaires de domaines, propriétaires fonciers, communautés rurales, officiers de justice, de finance, simples invités…). Cette approche des littératies cartographiques permet dès lors d’interroger d’un même mouvement l’histoire de la cartographie, celle des pratiques aristocratiques et celle de l’environnement.
Trois axes de recherche sont dès lors proposés.
AXE 1 : Pourquoi cartographier les espaces aristocratiques ?
Ce premier axe propose d’interroger les usages des cartes ainsi que leur intégration aux stratégies d’affirmation de l’aristocratie. Qu’il s’agisse de représenter sa propriété, de l’organiser, de l’exploiter, de la promouvoir ou de gérer les conflits qui s’y déploient, la production de cartes et de plans a souvent contribué à l’affirmation d’un statut social : celui du propriétaire terrien. Les contributions pourront porter sur la façon dont le statut social s’affirme, du XVIe au XIXe siècle, à travers l’acte cartographique, que ce soit dans la sélection des espaces représentés, dans la réalisation des ornements et des cartouches, ou dans les caractéristiques matérielles de la carte elle-même (support, format, choix des couleurs, etc.).
Aux enjeux de la forme s’ajoutent ceux du fond et du discours porté par les cartes. Le fait de produire un tel document n’a jamais rien d’anodin, particulièrement dans un contexte d’essor des représentations cartographiques à partir du XVIe siècle. L’axe 1 invite ainsi à interroger la culture cartographique de l’aristocratie européenne afin de comprendre comment un tel document a progressivement pu s’imposer comme un support privilégié du discours spatial [VERDIER, 2015]. Les réflexions portant sur les liens entre la carte et les mémoires, les tableaux ou encore les itinéraires de visite des jardins aristocratiques permettent d’interroger ce phénomène. Le choix des techniques de figuration permet également d’ouvrir la réflexion sur les représentations et les imaginaires portés par l’illustration des espaces aristocratiques. La mise en carte des réseaux hydrauliques, des fontaines, la représentation des demeures habitées ou abandonnées, ou encore les modalités de représentation du relief, sont autant de marqueurs de domination de l’espace. Le corpus pourra ainsi intégrer notamment les représentations des domaines castraux ou religieux, attachés à un discours de contrôle du territoire par la noblesse.
AXE 2 : La cartographie des espaces aristocratiques comme pratique
Ce deuxième axe est pour sa part consacré à une histoire sociale des techniques cartographiques. Après s’être penché sur les commanditaires de cartes, il s’agit de s’intéresser à leurs auteurs : qui réalisait ces cartes, où, quand et comment ? Un des intérêts de cet axe serait de souligner la grande diversité des producteurs (de l’arpenteur au jardinier en passant par le forestier, le botaniste, voire l’aristocrate lui-même), tout en expliquant comment s’établissent des modèles et des pratiques partagés les gestes, les regards, les techniques (GOUIRIC, 2004 ; JACOB, 2011 ; MILLET, 2016 ; BERT, 2023). Réfléchir à la circulation des acteurs et des savoir-faire est un moyen de rompre avec une pensée en silo analysant chaque profession comme un monde clos sur lui-même [KORZUS, 2004 ; BINOIS, 2024].
Pour autant, cette analyse élargie ne doit pas faire oublier les spécificités propres à chaque type de carte et à chaque échelle utilisée. Ce deuxième axe incite donc à développer une approche typologique des cartes qui ne reposerait pas obligatoirement sur des distinctions d’objets (jardins, parcs, domaines…). Un des enjeux de ce colloque serait en effet de réfléchir à l’existence d’autres bases de classification, reposant par exemple sur des différences de facture ou de conception des cartes, tout en posant la question de leur traitement archivistique.
AXE 3 : Territorialiser par la carte : un outil de domination environnementale
Le dernier axe propose d’intégrer à l’étude de l’espace aristocratique les paradigmes portés par le champ de l’histoire environnementale [QUENET, 2015]. En interrogeant le rôle de l’acte cartographique dans la domestication de la catégorie moderne de « nature », comme dans l’affirmation de l’idée de « ressource » et desa gestion [ARNOUX, 2023], les communications pourront analyser l’influence de ce medium et de son développement dans la transformation des paysages et des écosystèmes représentés. Dans le même temps, la carte est également à concevoir comme un outil majeur pour permettre aux acteurs humains de concilier leurs projets avec les données environnementales que ce type de production cherche précisément à saisir [INGOLD, 2011].
Cette approche incite dès lors à replacer l’aristocratie au sein de la multitude d’autres acteurs, non seulement humains mais aussi non-humains, ou autres qu’humains [DESCOLA, 2005]. Intervenant sur des milieux que les commanditaires peuvent chercher à s’approprier, à domestiquer (faune, flore, sociétés rurales…), l’acte cartographique n’a pas pour seul rôle de spatialiser l’existant pour le contempler, le comprendre ou l’étudier [BESSE 2015 ; COUEFFE, 2023]. Il a également vocation à exprimer un projet de territoire [ORTLIEB, 2025], aux frontières parfois mouvantes [CORVOL, 2004 ; DELCOURTE DEBARRE, 2017]. Dans ce contexte, la carte revêt une fonction qui s’affirme au cours de l’époque moderne : favoriser les adaptations – ou orchestrer la négociation – entre les différentes composantes de l’environnement [QUENET, 2019]. Les cartes produites dans des contextes de confrontation entre les sociétés rurales et leurs seigneurs, par exemple, pourront faire l’objet de traitements approfondis afin de démontrer comment les cartes rendent compte (ou non) des enjeux de l’accès et du contrôle des communs, de leurs pratiques et des conflits qui peuvent en découler. De même, les corpus cartographiques peuvent être en mesure de mettre en évidence des usages genrés des espaces aristocratiques, sujet peu développé dans le domaine de l’histoire de la cartographie.
Le colloque, soutenu par le Centre de recherche du château de Versailles (CRCV) dans le cadre de l’appel à candidature 2025 pour le financement d’une journée d’études ou d’un colloque « jeune chercheur », se tiendra du jeudi 22 au samedi 24 octobre 2026 à l’auditorium du château de Versailles.
Les propositions, prioritairement en français (l’anglais étant également admis), devront comporter :
Elles doivent être envoyées avant le 1er juin 2026 à l’adresse suivante (colloque.cartesetdomaines@gmail.com) afin d’être évaluées par le comité scientifique.
Les communications présentées lors du colloque pourront donner lieu à une publication dans le Bulletin du CRCV. Les transports, l’hébergement et les repas seront pris en charge par le CRCV dans la limite du budget prévu à cet effet.
